ERNEST RANGLIN

Ernest Ranglin est sans doute le plus grand guitariste de l’Histoire de la musique jamaïcaine...

Les yeux rieurs, le cheveux ras et grisonnant, ce type est en effet, sans avoir l’air d’y toucher, l’un de ceux qui contribua le plus à l’évolution du genre, et son jeu de guitare fourni et versatile est un raccourci ébouriffant entre musique caribéenne et reggae, un mélange de phrasés jazz et de rythmiques locales.

Ernest Ranglin est né en Jamaïque en 1932. Il a deux oncles qui jouent de la guitare et du ukulele, et tout petit déjà, il leur taxait leur instrument et essayait de les imiter. A l’âge de 15 ans, il intègre son premier groupe, le Val Bennet Band, et au début des années 50, on le considère comme un guitariste de jazz compétent, ce qui l’amène à tourner en dehors de l’île. Vers 1959, il rejoint le bassiste Cluett Johnson dans son groupe de studio Clue J and His Blues Blasters, qui enregistre plusieurs instrumentaux pour le légendaire producteur Clement Coxsone Dodd. Le premier de ces enregistrements,

  Shufflin Jug 

, est considéré comme l’un des premiers morceaux ska. Le jeu d’Ernest Ranglin lui vaut d’être un musicien de studio très demandé, et il enregistre abondamment durant la première moitié des années 60, en plein age d’or du ska. Au milieu des années 60, il sort deux albums jazz : Wranglin (1964) et Reflections (1965). A cette époque, le producteur Duke Reid l’engage en tant que directeur musical de son mythique studio Treasure Isle, dans lequel il travaille plusieurs années durant. A partir de la fin des années 60 et tout au long des années 70, il travaille comme musicien de studio et arrangeur pour beaucoup des meilleurs producteurs de Jamaïque (Coxsone Dodd, Lee Perry, Clancy Eccles...) tout en continuant à jouer des choses plus jazz, notamment aux côtés de son ami pianiste Monty Alexander. Durant cette période, il enregistre très peu sous son nom, ce qui ne contribue évidemment pas à le sortir de l’anonymat dans lequel il semble qu’on l’ait confiné depuis toujours.
1996 sera l’année de son arrivée (de son retour ?) sur le devant de la scène avec Below The Bassline, un très bel album constitué pour une bonne moitié de standards reggae des années 60 et 70 signés Augustus Pablo, Burning Spear, Johnny Clarke, Toots ou encore les Congos. Avec Memories Of Barber Mack, son deuxième album pour le label Island Jamaïca Jazz, Ernest Ranglin revient à des choses plus personnelles et, si l’on excepte deux reprises de Junior Byles et Derrick Harriott, toutes les compositions sont signées de sa main. Ce disque est, à proprement parler, moins reggae que le précédent, tout en collant plus exactement à l’inspiration actuelle du guitariste. Effluves d’un jazz ensoleillé, relents de musique caraïbe, l’album explore avec passion les différents passés de la musique jamaïcaine, et il se démarque grandement des productions actuelles de l’île. Certes moins intéressant que les oeuvres plus anciennes d’Ernest Ranglin, Memories of Barber Mack reste un disque rare, précieux, une petite perle instrumentale égarée dans un monde où tous ne jurent que par la machine.
Jah Rach

Ernest Ranglin
« Sounds & Power » (Studio One)
« Play The Time Away » (Grove Music)
« Below The Bassline » (Island)
« Memories of Barber Mack » (Island)

AUGUSTUS PABLO

Sortie sur Mango de la compilation "Classic Rockers" qui regroupe seize titres produits par Augustus Pablo entre 1975 et 1985. L’occasion pour "Scratch" de revenir sur le cas de ce musicien-producteur hors pair.

Augustus Pablo - de son vrai nom Horace Swaby - est sans conteste l’une des personnalités les plus marquantes de la musique jamaïcaine des années 70. Né à Kingston, en Jamaïque, dans la première moitié des années 50, il apprend seul à jouer du piano tout en suivant les cours de la Kingston College School. Un jour, on lui prête un melodica et c’est la révélation. Pablo est fasciné par l’instrument qui, à compter de cet instant, ne le quittera plus.

C’est au cours de sessions dirigées par Herman Chin-Loy en 1971 qu’il adopte son pseudonyme. A cette époque, Pablo est sollicité par différents producteurs plus ou moins célèbres et on peut l’entendre sur de nombreux titres devenus aujourd’hui des classiques. Mais c’est surtout en tant qu’artiste solo qu’il fait sentir sa présence, et son potentiel créatif devient évident lorsqu’à partir de 1972, il enregistre pour son propre compte. Comme le montrent tous les enregistrements qu’il réalise dans les années 70 pour ses labels Hot Stuff et Rockers (ainsi nommé car c’est le Rockers Sound-System, dirigé par son frère, qui assure la promotion de ses disques), Pablo est constamment à le recherche de nouvelles idées et de nouvelles directions pour sa musique. Son utilisation du melodica se caractérise par un style aux influences extrême-orientales tout à fait original que beaucoup ont essayé de copier - le plus souvent sans succès. Il a ainsi donné ses lettres de noblesse à un instrument aux origines humbles trop souvent considéré comme un simple jouet.

Dans son travail de production, Pablo accorde une grande importance au mixage des riddims et le studio de King Tubby y apporte une touche d’innovation très personnelle. Les instrumentaux qui résultent de cette collaboration sont, depuis, rentrés dans l’Histoire et ont desservi les voix de plusieurs artistes de premier plan. On notera à ce sujet qu’un des mérites de Pablo a été d’enregistrer des chanteurs mal-aimés, voire totalement inconnus, leur donnant ainsi l’opportunité de montrer ce dont ils étaient capables. Le meilleur exemple en est peut-être Jacob Miller qui enregistre six titres sous la houlette de Pablo, parmi lesquels le superbe

  Baby I Love You So 

. Cette chanson est présente sur le Classic Rockers et elle y est accompagnée de sa version dub King Tubby Meets The Rockers Uptown - probablement le morceau le plus populaire de Pablo.

Faisant office de catalyseur, Pablo capture ainsi nombre de chanteurs et groupes vocaux qui, à son contact, semblent donner le meilleur d’eux-mêmes. Parmi eux, Paul Blackman, Earl Sixteen, Hugh Mundell, Tetrack et Junior Delgado, tous présents sur cette remarquable compilation qui nous propose en plus deux titres inédits : Jah In The Hills, un magnifique instrumental dégoulinant de lyrisme, et Love Won’t Come Easy, une chanson de Leroy Sibbles (des Heptones) dont on trouve une version, interprétée avec le reste du groupe, dans l’album Night Food.

Plus tard, dans les années 80, Pablo adoptera une instrumentation résolument plus moderne - actualité oblige. Le son de ses productions perdra de son humanité et leur impact s’en trouvera amoindri. Mais peu importe, Augustus Pablo a désormais sa place au Panthéon des grands de la musique jamaïcaine, aux côtés de Clement Coxsone Dodd et Lee Scratch Perry. Bon, maintenant, fini la parlote, faisons place à la musique...

Grandmaster DJ X (Scratch n°1 / 1996)

Augustus Pablo « Classic Rockers » (Mango / Island)

A écouter aussi :
Augustus Pablo « Original Rockers »
Jacob Miller « Who say Jah no dread »
Tetrack « Let’s get started + dub »
Hugh Mundell « Mundell + dub »
(Tous ces albums sont disponibles sur le label Greensleeves).

THE CONGOS

L’excellent label britannique Blood & Fire réédite le mythique « Heart of the Congos » produit par Lee Scratch Perry. Autopsie d’un chef d’œuvre.

Heart Of The Congos fut, avec Natty Dread de Bob Marley & The Wailers, Marcus Garvey de Burning Spear et The Right Time des Mighty Diamonds, l’une des œuvres les plus déterminantes dans l’art des groupes vocaux jamaïcains dans les années 70.

C’est aussi l’un des albums les plus parfaitement réalisés à sortir du Black Ark Studio de Lee Scratch Perry durant les six années pendant lesquelles le studio était opérationnel. Pour son enregistrement, les Congos bénéficièrent, il est vrai, d’un accompagnement musical et d’une production de premier ordre. L’histoire des Congos commence lors de la rencontre entre Cedric Myton et Roydel Johnson.

Cedric Myton naît en 1947 à Ste-Catherine en Jamaïque, et débute sa carrière de chanteur en tant que membre des Tartans, un groupe vocal qui compte dans ses rangs Devon Russell, Prince Lincoln Thompson et Lindbergh Lewis. C’est l’époque où le rock steady envahit les dance hall et les Tartans connaissent un certain succès avec leur titre

  Dance Hall Night 

en 1967, puis avec Coming On Strong enregistré pour le label Caltone en 1968. Mais le groupe se sépare. Cédric sort quelques disques aux cotés de Devon Russell puis forme les Royal Rasses avec Lincoln Thompson. Après ça, au milieu des années 70, il rencontre Roydel Johnson avec qui il forme les Congos.

Roydel Johnson est né en 1947 à Hanover. Enfant, il suit les cours de la Kendall School, où Lee Perry est aussi élève. Roydel grandit dans une famille de musiciens et, au début des années 70, il devient membre du groupe rasta Ras Michael & The Sons Of Negus. Il chante aussi aux côtés de Brother Joe & The Rightful Brothers et enregistre avec ce groupe Go to Zion vers 1973. Puis c’est la naissance des Congos.

Après avoir travaillé quelques temps en duo, Cedric et Roydel rencontrent Watty « King » Burnett. Watty assure tout d’abord des choeurs dans le groupe, puis il est engagé.

En 1976, lorsque les Congos rentrent au Black Ark Studio pour enregistrer leur album, Lee Perry est au faîte de son art. L’ambiance du studio, caractérisée par un son de batterie reconnaissable instantanément et l’utilisation toute particulière que fait le producteur de son équipement (quatre pistes, reverb, phaser), imprègne chaque titre du Heart of the Congos.

A cette époque, The Upsetters comptent dans leurs rangs quelques uns des meilleurs musiciens jamaïcains : les batteurs Sly Dunbar et Mikey « Boo » Richards, les percussionnistes Skully et Sticky, le bassiste Boris Gardiner, le guitariste Ernest Ranglin... De même présent lors de l’enregistrement du disque, l’excellent organiste Winston Wright qui envoie une irrésistible ligne de basse sur Congoman et assure les parties d’orgue pour lesquelles il est d’avantage connu. Dans les choeurs, on retrouve aussi quelques connaissances. La voix de basse que l’on entend chantant les louanges du Quaju Peg the collie-man sur

  Fisherman 

est celle de Watty, qui a enregistré plusieurs disques pour Lee Perry. On remarque aussi la présence des Meditations - Ansel Cridland, Winston Watson et Danny Clarke - qui ont aussi assuré des chœurs pour Bob Marley, notamment sur Rastaman Live Up, Blackman Redemption et Punky Reggae Party. Ils ont de même enregistré plusieurs faces pour Lee Perry au Black Ark Studio. Enfin, Earl Morgan, Barry Llewellyn (deux membres des Heptones) et Gregory Isaacs apportent leurs harmonies vocales sur La La Bam-Bam tandis que Candy Mc Kenzie (du groupe Full Experience) chante dans les choeurs de Children Crying.

Cette énième réédition de Heart of the Congos se voudrait une version définitive de ce classique. Plus longue qu’aucune des cinq versions déjà parues à ce jour, elle comprend aussi quelques mixes rares ou inédits sur un CD bonus. Le tout a été remasterisé et nettoyé, et est emballé sous une très belle pochette cartonnée contenant un livret somptueusement illustré et documenté.

Après l’enregistrement de cet album, ses protagonistes ont poursuivi leur route séparément. Cedric Myton a sorti trois albums sous le nom des Congos pour CBS France. Il vit actuellement tout près de New York avec sa famille. Roydel Johnson enregistre et se produit toujours sur scène sous le nom de Congo Ashanti Roy en Jamaïque. Il chante dans la collectif de l’ON-U Sound d’Adrian Sherwood et réalise des albums solos (sur le plus récent, enregistré pour le label High Times de Chinna Smith, on le voit faire équipe avec la chanteuse roots Annette Brissett).

Lee Perry, lui, vit actuellement en Suisse avec sa femme Mireille, enregistrant et se produisant régulièrement en concert. Le travail qu’il a effectué dans le Black Ark Studio, dans lequel chaque énergie élémentaire semblait travailler, par son intermédiaire, à une nouvelle sorte d’alchimie musicale, constitue sans aucun doute la partie la plus importante de son œuvre. Heart of the Congos en est un des plus beaux exemples, et l’album déborde d’une présence tangible si puissante qu’il transcende virtuellement la simple catégorie musicale.

Un disque qui ne s’adresse pas qu’aux seuls amateurs de reggae.

Grandmaster DJ X (Scratch n°2 / 1996)
d’après les liner notes de Steve Barrow.